Lettre de l'abbé Félix

Le jumelage, ce bâti inlassable de communion entre nos deux paroisses

Par l’Abbé Félix Ngongo, Curé de la Paroisse Ste Barbe de Lulingu 

« Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde » (Mt 25, 34)

Ce passage de l’évangile est une parole d’espérance pour nous tous, chrétiens de Lulingu, exposés de manière permanente aux différentes attaques des forces négatives.                              

Ce message concerne également nos sœurs et frères de Braine-l’Alleud qui traversent aussi les situations difficiles de la vie comme les maladies à vie, l’abandon dû à la vieillesse et surtout la solitude…Cette parole d’évangile témoigne également de la proximité de Jésus avec son corps blessé et il nous pousse à rejoindre les périphéries. Ce jumelage entre deux paroisses marque cette interdépendance et cette solidarité entre Braine et Lulingu, qui doivent nous caractériser. 

Dix ans de vie de communion étroite entre nos deux paroisses (05/10/2008-05/10/2018).  Dix ans de jumelage, de témoignages de foi, d’ouverture spirituelle et culturelle entre la paroisse Saint-Etienne de Braine-l’Alleud et Sainte-Barbe de Lulingu. Cette dixième année coïncide avec les dix ans de sacerdoce de l’Abbé Félix NGONGO, curé de la paroisse Sainte-Barbe.

2018 est une année-mémorial. Une question m’a traversé l’esprit pendant cette année : « Que dois-je faire pour immortaliser ce souvenir ? » Cette coopération missionnaire entre Braine-l’Alleud et Lulingu a rendu possible ma visite à Braine-l’Alleud et mon pèlerinage à Rome. Que faire pour ceux qui n’ont pas eu ce moment favorable de visiter la tombe de Pierre ? J’ose croire qu’il ne faut pas perdre le souvenir de Braine-l’Alleud et garder vivante la mémoire de la paroisse Sainte-Barbe.

Revisitons un peu l’histoire de la paroisse de Lulingu. Lors de sa fondation en 1961, les pères missionnaires d’Afrique ont préféré construire l’église paroissiale et la cure en dehors du village et non en plein centre de celui-ci. Les chrétiens devaient dès lors tenir leurs réunions dans des maisons du village.

Rappelons encore que c’est depuis le 27 décembre 2014, en la fête de la Sainte Famille de Nazareth que l’Eglise famille de Dieu qui est à Lulingu n’avait plus accès à l’église paroissiale vu les innombrables exactions commises lors des affrontements opposant les forces armées congolaises aux milices d’autodéfense. Les prêtres furent obligés de fuir la cure et d’aller se réfugier dans le village auprès de leurs paroissiens. Par la suite, les prêtres trouvèrent refuge dans la maison des médecins située près de l’Hôpital Général de Référence. C’est cette maison qui sert aujourd’hui de cure.

Avant cela, cette résidence avait été confiée aux Sœurs du Divin Maître, en charge de la maternité, il y a de cela 24 ans. C’est là, dans cette maison transformée en cure, que nous présidions l’eucharistie, sous la véranda, faute d’avoir trouvé un endroit plus propice, pour les célébrations liturgiques. 

Messe sous la véranda

Célébration de la messe sous la véranda 

Par après le culte se déroula dans une salle de classe de l’école primaire Kasase. Lorsque cette salle dut être subdivisée en trois classes, vu l’afflux d’élèves, il nous fallut, de nouveau, comme des itinérants, chercher un autre endroit pour célébrer dignement l’eucharistie.

Célébration de la messe dans une classe de l'école primaire Kasese

Messe dominicale célébrée dans une classe de l'école primaire Kasase

Que faire alors ?

Après avoir prié, après avoir analysé minutieusement la situation, l’abbé Félix Ngongo, curé de la paroisse Sainte-Barbe a formé le projet de construire une chapelle capable d’accueillir le matin, les 100 à 150 personnes qui participent habituellement à la messe. Les enfants seraient ainsi à l’abri pendant les séances de catéchèse. Les répétitions de chants pourraient également s’y dérouler, tout comme les réunions et les autres activités paroissiales. Cette chapelle, construite à l’initiative du curé, est devenue un monument qui immortalise le jumelage entre les paroisses de Braine-l’Alleud et de Lulingu.

Comment procéder ?

Parce que les idées à elles seules ne suffissent pas et qu’il faut des moyens, j’ai pensé y intéresser mon confrère, l’abbé Alain de Maere, curé-doyen de Braine-l’Alleud, notre paroisse jumelle. Nous avons convenu que les paroissiens de Lulingu produisent les briques et s’occupent de l’achat des tôles et des clous tandis que la rémunération de la main d’œuvre allait être assurée par notre paroisse jumelle de Braine-l’Alleud. Commencés en février 2018, les travaux furent achevés en juillet de la même année. La nouvelle chapelle fut bénie par l’abbé Alain de Maere, le dimanche 22 juillet 2018.

Début de la construction de la chapelle

Les débuts de la construction de la chapelle

Comme le disait si bien Sa Sainteté le Pape Benoît XVI : « L’homme d’espérance, le chrétien ne peut se désintéresser de ses frères et de ses sœurs. Ce serait en contradiction avec le comportement de Jésus. Le chrétien est un bâtisseur inlassable de communion, de paix et de solidarité, ces dons que Jésus lui-même nous a faits. En y étant fidèles, nous collaborons à la réalisation du plan de salut de Dieu pour l’humanité » (Benoît XVI, Homélies, Bayard, Paris, 2012, p27)

Chapelle en cours de construction 

Par ce jumelage nous sommes en train d’expérimenter petit à petit ces belles paroles du Pape émérite, surtout quand nous réalisons que ces dix années,  nous ont fait découvrir deux grandes richesses : une richesse spirituelle et morale et une richesse matérielle et financière, qui ne cessent de marquer nos deux paroisses.

Pose de la porte 

1. Une richesse spirituelle et morale

Dans cette première richesse, nous ne pouvons pas taire la force d’âme qui unit nos deux paroisses, la force d’âme qui marque aussi les deux curés.

En effet, point n’est besoin de rappeler que Lulingu est complètement isolé et enclavé. La paroisse est vaste. Les routes sont dans un état de délabrement avancé. L’accès entre les villages est difficile. La misère sociale est perceptible. La piste d’aviation de Tchonka permet une liaison aérienne avec Bukavu. La population est pauvre et traumatisée par de multiples incursions et exactions des milices et des militaires.

Dans un esprit de famille et de fraternité, je pourrais dire sereinement que ce jumelage est une grande chance pour les chrétiens de Lulingu en dépit des aléas de guerres à répétition.

Nous vivons véritablement une expérience de marcher ensemble, un parcours solidaire, un cheminement. Comme sur tout chemin, il y a eu des moments d’enthousiasme et d’ardeur, d’autres moments de lassitude, comme amènent à dire que c’est assez. 

Il y a eu aussi des moments de profond réconfort en vivant par exemple la bravoure de l’abbé Alain et des chrétiens qui l’accompagnent. Nous avons déjà partagé des moments de consolation, de grâce et de réconfort. C’est un soutien moral et spirituel qu’on ne peut que louer durant notre premier mandat…

Voilà qui décrit bien cette richesse morale et spirituelle que nous ne voulons pas taire. Celle-ci, dans un esprit de prière et d’acceptation mutuelle, nous conduit à :

-          Renforcer la communion entre les chrétiens de nos deux paroisses

-          Approfondir le sens de la prière pour un chrétien digne de ce nom

-          Approfondir et échanger la Parole de Dieu et d’autres sciences humaines

-          Découvrir plusieurs richesses, des deux côtés, qui marquent les âmes de nos chrétiens de part et d’autre.

-          Recevoir plusieurs visites, tant de nationaux que d’étrangers.

2. Une richesse matérielle et financière

Ce deuxième aspect du jumelage offre une grande opportunité pour les chrétiens de Lulingu.

En effet, ce chemin de jumelage est aussi un chemin de solidarité et de partage. La foi se traduit à travers une communion, même au niveau matériel. De plus, les différentes sessions programmées presque chaque année renforcent les compétences des responsables locaux, prêtres et responsables des communautés, sans oublier les femmes. Ce partenariat entre nos deux paroisses s’effectue à tous les niveaux. Il éveille la communauté de Lulingu au progrès social, économique, scientifique, moral et spirituel.

Durant ces dix années, l’espérance fut ravivée dans la communauté paroissiale de Lulingu. Une attention particulière s’est focalisée sur la femme qui porte tout le poids du foyer et de l’économie informelle.

La femme est le poumon du progrès social et économique, l’étoile qui illumine la communauté, la source de l’éducation et de la formation, la gardienne et la protectrice du village et de la communauté, celle qui donne la vie et la protège, la voix qui véhicule les bonnes valeurs, etc.

Après enquête au sein des ménages, le lancement d’un projet de relance agricole dans Lulingu post-conflit s’est avéré réel et urgent, à cause de l’insécurité alimentaire. Trois volets en constituent les axes principaux : l’agriculture, l’élevage et la pisciculture.

Dans cette perspective, il s’en est suivi :

  • La distribution de semences maraichères et vivrières
  • La distribution de cobayes
  • La distribution d’alevins qui ont peuplé les 5 étangs
  • La mise à disposition de matériel agricole et piscicole
  • L’achat de 3 moulins de grande capacité pour moudre le maïs

Nous nous battons contre la tentation du paternalisme, c’est-à-dire de vouloir tout recevoir de la Belgique. Il faut remettre l’homme au travail pour qu’il trouve en lui-même une richesse à partager. C’est ça le vrai partenariat. Faire sortir les gens de cette mentalité d’assistance pour aller vers une auto prise en charge de l’Eglise par ses propres fidèles. Cela reste encore un long chemin à parcourir ensemble. L’homme est la route de l’Eglise, nous rappelait Jean-Paul II.

Le jumelage entre les deux paroisses investit dans l’homme, appelé à être témoin de la présence du Ressuscité au milieu de ses sœurs et de ses frères dans la foi, sans oublier les hommes de bonne volonté.

Je conclus en citant ces paroles de Benoît XVI : « Notre mission de ministre de Dieu est de veiller, de prendre soin du peuple de Dieu, d’être des éducateurs dans la Foi, en orientant, en animant et en soutenant la communauté chrétienne, pour que chaque chrétien, dans la mesure du possible , parvienne à l’épanouissement de sa vocation personnelle, à une charité sincère et active. » (Benoît XVI, Audience générale, mercredi 26 mai 2010).

Abbé Félix NGONGO